Telenovela à la malaisienne

En malais, telenovela se dit “cerekarama”

Jeune pigiste en goguette dans la sauvage Asie, la blonde Anna a décidé de couchsurfer (mamie, cela revient à squatter le canapé d’un inconnu rencontré sur ce site-là) (dit comme ça, ça semble pas terrible comme concept) chez le Malais Hafiz, qu’on appellera Alejandro, car nous sommes dans une telenovela et qu’il faut en respecter les codes.

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Ancien mercenaire en Asie du Sud-Est et soldat en Irak, Alejandro a transformé son appartement en véritable auberge espagnole: ses colocs sont Paloma l’Allemande, Bettina la Chinoise, Valerio le Russe, Antonio l’Indonésien et Leonardo le chat apatride. Mais il y a surtout Conchita, une Polonaise qui depuis trois mois occupe la place très enviée de Petite Amie d’Alejandro.

Conchita est fidèle à sa nationalité: grande, longiligne, blonde, l’air boudeur. Sur son passage, les Malais se retournent. Mais cela n’arrive que très rarement, car Conchita ne sort jamais de l’appartement. Lors qu’Anna lui propose d’aller prendre quelques grains de nasi goreng (riz frit), ou des mee pataya
(nouilles servies enveloppées dans une omelette) au coin de la rue, Conchita décline à chaque fois. Raison invoquée: “Je n’ai pas de jupes longues ou de pantalons. Et je n’aime pas porter autre chose que des mini-shorts”. Pour info, la Malaisie est certes un état islamique, mais le port de jambes nues y est accepté, surtout à Kuala Lumpur, où les chinoises malaisiennes hantent le métro de leurs robes d’été.

Bref, Conchita n’est pas très fûte fûte (en trois mois, elle n’a appris qu’un seul mot de malais: suka, j’aime, ce qui donne certaines indications sur les compétences d’Alejandro au lit). Surtout, elle est jalouse. Heureusement, car sinon cette histoire n’aurait jamais obtenu l’illustre qualificatif de telenovela.

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Depuis quelques temps, cela ne va plus très bien entre Conchita et Alejandro, lequel s’épanche sur l’épaule amicale d’Anna, la jeune pigiste qui, même si elle a d’autres chats à fouetter, prête une oreille attentive aux peines de cœur du propriétaire du canapé, sur les vagues duquel elle surfe chaque nuit.

Pour Conchita, qui ne décoche qu’un mot tous les deux jours, ces bavardages revêtent le sceau de l’intimité la plus menaçante. Ses yeux méchants criblent de flèches imaginaires l’innocente Anna (qui, elle l’assure aux spectateurs lors de sessions confessions-salle de bain, trouve Alejandro plutôt moche et bêta, et donc n’éprouve à son égard aucun sentiment, si ce n’est de la reconnaissance).

La tension monte, le pic d’audimat entre cinq pubs pour cacahuètes diurétiques est à son comble lorsque Conchita décide que si telenovela il y a, celle-ci devra se terminer dans le sang et les larmes.

Intérieur, salon, 09h02 du matin. Anna ronfle légèrement sur le canapé dans l’appartement silencieux. Conchita rôde autour d’elle, tel un chihuahua autour d’une fraise tagada, quand soudainement, elle décide de sauter sur sa proie. La fraise tagada quitte avec fracas Morphée, et ouvre les yeux pour découvrir une hystérique Conchita.

Entre deux hurlements, six insultes et autant de baffes évitées, Anna réussit à se réfugier sur le balcon avec son fidèle compagnon l’iPhone et le chat Léonardo, bien pratique pour manger si jamais le siège polonais se poursuit. Au 19ème étage, difficile d’espérer s’échapper – il faut tenir, et en profiter pour bronzer.

Pour tromper l’ennui, Anna décide de rédiger ce post (sur un iPhone, c’est bien pratique) et de faire le point sur ce qu’elle a appris des torrents de colère déversés par Crazy Conchita (CC). Car si elle présente en ce moment un certain penchant psychopathe, c’est surtout parce qu’elle a été poussée à bout, analyse Anna.

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1/ TRAHISON il semblerait qu’Alejandro n’a jamais dit à CC qu’Anna était une couchsurfeuse, et aurait plutôt prétendu qu’il s’agissait d’une amie d’enfance, histoire d’éviter d’éventuelles poussées de jalousie. Mais comme le dit si bien l’expert en telenovela Benaud Lutedicte, “il ne faut jamais mentir à une folle, ça ne fait que la rendre plus folle“. Malheureusement pour lui, lors du lancement de cet épisode, Alejandro n’avait pas eu l’occasion de profiter de la sagesse de M. Lutedicte.

2/ ARGENT Une bonne telenovela implique un trésor disparu, et il s’agit ici de celui de Conchita Bay. Après avoir prêté toutes ses économies au fauché Alejandro, la généreuse polonaise s’est rendue compte qu’elle ne les reverrait plus jamais. (Avertissement du ministère du Bon Sens: Conchita est un peu cruche. Ne reproduisez pas cette expérience chez vous).

3/ PRISONNIÈRE comme Raiponce dans sa tour au 19ème étage, sans argent pour effectuer le très coûteux Kuala Lumpur-Varsovie, Conchita est bien dans la m*rde. Ajoutons à cela qu’elle ne parle ni malais ni ne possède d’amis dans le pays, et l’on comprend qu’elle réagisse un tantinet excessivement à la perspective d’avoir subi encore un énième mensonge (voir point 1/).

Pour Anna, bloquée sur son balcon avec un chat affamé (qui finira par manger l’autre?), comprendre Crazy Conchita est certes une preuve d’humanité mais ça ne l’aide pas à savoir si la telenovela va se finir en happy ending ou en entrecôte française.

Trois heures plus tard, des cris parviennent à ses oreilles. Il semble qu’Alejandro ait quitté son travail (monsieur est conseiller défense pour le gouvernement malais) afin de calmer les nerfs de sa compagne-créancière.

Quelques dizaines de minutes plus tard, la porte du balcon s’ouvre. Avec des pinces à linge dans chaque main, griffes toutes dehors, Anna et Leonardo sont prêts à repousser l’attaque polonaise.

Quand faut y aller, faut y aller

Quand faut y aller, faut y aller

Mais c’est un Alejandro étrangement souriant qui apparaît.

– On va déjeuner, tu viens?

À cet instant, Anna est légèrement déroutée. Est-ce un piège? Veulent-ils la découper en morceaux loin des yeux innocents de Leonardo, Bettina, Antonio, Paloma et Valerio? Mais comme on est dans une telenovela, et que la régie publicitaire a besoin de ressorts dramatiques réguliers pour que ne chute pas l’audimat pendant la pause pub, Anna accepte l’invitation à déjeuner, observant d’un œil inquiet le chihuahua polonais, au museau encore rougi par les larmes.

Au restaurant indien, c’est étrange: Alejandro bavasse comme une bécasse, tandis que Conchita le fixe de ses vilains petits yeux. Anna commande un tomyam pour montrer qu’elle aussi enterre la hache de guerre. Bon et aussi parce qu’avec toute cette histoire, elle a été réveillée en sursaut, et n’a pas pu prendre de petit-déjeuner, combo fatal au moral de n’importe quel être humain.

Soudain, le ton monte, il semblerait qu’Alejandro ait à nouveau heurté les très sensibles nerfs de Chihuahua Crazy Conchita (CCC), qui gesticule dans tous les sens en hurlant des imprécations en polonais.

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Le serveur malais, qui a le sens du timing, arrive à cet instant avec le tomyam d’Anna. D’un geste de la main, CCC balance le potage sur Anna.

Silence dans le restaurant. Alejandro baisse les yeux, car tout ancien mercenaire qu’il est, n’a pas grand chose dans son slip et a très peur d’être lui aussi arrosé par un brûlant tomyam par une infernale polonaise.

Anna regarde son beau tee-shirt dégoulinant de potage épicé. Le piment lui monte au nez. Mais elle pense à sa réputation que CouchSurfing, et au mauvais effet que cela ferait sur celle-ci si elle était accusée d’avoir tué la petite amie de son hôte. Du coup, au lieu de fumée des naseaux, c’est des insultes russes qui sortent de sa bouche.

Suka, idi na khuy, balance-t-elle, espérant que les douces consonnes russes parviennent traduites aux oreilles polonaises. Pari réussi: celles-ci rougissent déjà de l’outrage proféré.

Et Anna tourne les talons, aussi dignement que l’on peut le faire quand on pue le tomyam.

/// générique ///

Épilogue:
– Anna est allée surfer sur un autre canapé, en l’occurrence sur celui de son super ami Danial, rencontré lors de reportages à l’UNHCR. Il travaille chaque jour à rétablir par sa gentillesse la réputation bafouée des Malais, et tente par quelques démonstrations musculaires (monsieur est un grimpeur de montagne) de lui assurer que tous les Malais n’ont pas été castrés à la
naissance par des furies polonaises.
– Alejandro et Conchita ont rompu le soir même de l’événement. Conchita a quitté l’appartement, Alejandro n’a jamais rendu son argent. Certaines rumeurs disent que Conchita est rentrée en Pologne, où elle continue à exercer la profession de star ès telenovela.
– Le couard Alejandro a poursuivi de messages affligés Anna, mais celle-ci ne saura jamais pardonner l’outrage du tomyam.
– Leonardo continue sa vie de chat, il va bien, merci.

Disclaimer: cette telenovela a malheureusement été inspirée par des faits réels. Seuls les noms ont été changés, jugés insuffisamment hispaniques pour que les droits de la série puissent être rachetés par l’Amérique latine.

Disclaimer bis: Le ministère polonais du Tourisme souhaite préciser que Conchita n’est pas un exemplaire représentatif de la population féminine de ce beau pays.

Disclaimer ter: sinon CouchSurfing, c’est très chouette la plupart du temps.

Commencé sur le balcon lors du siège polonais, et terminé à l’Artisan Café, à Taman Tun, le quartier de Danial.

Love-Story

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