Yuna et la question du hidjab

Jeudi soir, j’ai été invitée au concert de Yuna. Yu-quoi? Par acquis de conscience, j’ai tapé son nom sur YouTube. Surprise: avec sa voix langoureuse et ses chansons doucement mélancoliques, Yuna est LA star de Malaisie. Sa renommée semble même traverser le Pacifique, puisqu’elle a pour guitariste-pigiste Mike Einziger, du groupe Incubus. Pharrell Williams a aussi produit l’un de ses morceaux:

Bref, Yuna, c’est pas n’importe qui en Malaisie, et dès que j’annonçais à mes amis que j’allais à son concert, il y avait évanouissements et regards envieux. Certains m’ont même proposé de racheter ma place, un procédé légèrement spéculateur puisque je l’avais eu gratuitement.

Il faut dire que les billets pour les trois concerts prévus à KL sont partis en quelques clics à peine. Grands-mères, parents, couples énamourés ou jeunes adolescents rebelles, tout le monde voulait voir Yuna chanter, et tant pis si la place coûte 50 euros quand le salaire moyen du pays tourne autour de 200-400 euros par mois.

Le jour J arrivé, Danial, Amy et Izni m’ont donné rendez-vous à 18h. Pour un concert qui commence à 20h30. À cet instant, j’ai compris qu’en Malaisie, la musique, et surtout Yuna, sont une affaire sérieuse: on s’y prépare comme pour un match.

Ca commence dès le hall d’Istana Budaya, une gigantesque pagode verte et blanche, où s’agite une mer d’hidjabs colorés et scintillants autour de “célébrités” : photographe de Yuna, petit ami de Yuna, ex-petits amis de Yuna, meilleure amie de Yuna… ils sont tous bons pour être pris en photos par les groupies de Yuna. On fait aussi la queue pour poser devant de grands posters, et sur ce coup-là, je n’ai pas voulu déroger à la tradition.

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La team: Izni, votre dévouée, Danial et Amy

Seule étrangère, et seule femme aux jambes nues (on m’avait dit de m’habiller à l’occidentale – je crois que c’était un piège), les télévisions locales n’ont pas manqué de me repérer pour me poser LA question: en tant qu’Européenne, qu’est-ce que je pense du fait que Yuna porte un hidjab?

Ah oui, tiens. Elle porte un hidjab, et ni mollet ni bras ne font apparition lors de ses clips très chastes. A vrai dire, je ne l’avais pas remarqué. Habituée à voir la plupart des Malaises se couvrir de voiles colorés, je n’avais jamais songé que ces bouts de tissu puisse être l’objet d’une polémique dans ce pays qui proclame l’Islam comme l’un des piliers de sa constitution. “On s’en fiche non? ça ne change ni sa voix ni son talent”, ai-je donc répondu à des journalistes qui m’ont quittée, l’air satisfait.

Quand tu portes un hidjab en Malaisie, les gens pensent que tu viens de la campagne, que tu n’as pas eu accès à une bonne éducation“, m’explique Amy, qui porte un voile noir. “Il y a une vraie discrimination envers les femmes voilées: au travail, je dois prouver cent fois plus que les autres que je mérite d’avoir ce job“.

Danial raconte alors l’histoire de son amie, Mira Kamil, qui postulait pour devenir vendeuse à Nike, Topshop, Isetan, Etam, et qui a vu les refus se multiplier à la vue de son hidjab.

J’ai vécu au Royaume-Uni pendant quatre ans, j’ai voyagé en Europe et en Amérique du nord, et jamais on ne m’a manqué de respect parce que je portais un hidjab“, écrit-elle sur Facebook. “Et aujourd’hui, dans mon propre pays, on me manque de respect pour avoir couvert mes cheveux. Vraiment? Ce n’est clairement PAS un pays islamique. Même le Royaume-Uni n’est pas comme ça. Je suis déçue.

Pour la petite Française habituée aux puantes polémiques dans son pays sur le port du niqab, ça a été un petit choc d’apprendre que la situation est similaire dans un pays musulman. Mais les portes de la salle de concert s’ouvrent enfin, alors revenons-en à Yuna, devenue symbole (malgré elle?) de la lutte pour le port du hidjab en Malaisie.

Première surprise: il s’agit d’un concert assis. Deuxième surprise: un animateur radio caché dans une des loges balance blagues sur blagues pour s’assurer que personne ne s’ennuie en attendant que Yuna finisse de se maquiller. D’un coup, tout le monde se lève: c’est l’heure de la chorale nationale, il faut chanter l’hymne de la Malaisie en regardant un drapeau en 3D s’agiter sur un écran géant.

(Je n’ai pas chanté: la constitution islamique de la Malaisie, très peu pour moi – d’ailleurs je ne connais par coeur qu’un seul de ses principes: memelihara satu cara hidup democratik, “maintenir une vie démocratique”. Parler démocratie en malais avec un accent français, ça fait son effet dans les dîners mondains de Kuala Lumpur.)

Puis arrive Yuna, dans une robe rose délicieusement kitsch et sous la clameur du public. Mais là encore, la musique reste une histoire sérieuse: on chante lorsqu’elle nous invite à chanter, pas avant, on tape dans ses mains avec concentration, on se tait lorsqu’elle parle. Et lorsque finit le concert, un rappel est organisé avec l’aide de l’animateur – mais c’est un rappel calme, poli. Ajoutez à ce comportement civilisé des chansons douces et un jetlag, et vous aurez une Anaïs qui pique du nez plusieurs fois.

Mais entre deux réveils en sursaut, force est de constater que l’enfant chérie de la Malaisie mérite son succès.

Post écrit à Bukit Bintang, et dont l’écriture a été interrompue par Abdul, un “naval architect” de SBM, très sympa et qui avait mille choses à me raconter. C’est ce qui est le plus chouette ici: les gens te voient, et décident que bon, aujourd’hui, c’est avec toi qu’ils vont tailler une bavette.

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