Kuala Lumpur l’affamée

A Kuala Lumpur, il faudrait pouvoir à la fois lever la tête et regarder ses pieds. Observer où l’on marche, et les gigantesques tours d’ivoire de l’économie malaisienne où se faufile le monorail.

Ce métro aérien, qui circule à des dizaines de mètres du sol, est composé de trois wagons. Trois, c’est le chiffre qui revient le plus souvent quand on tente de comprendre la Malaisie, dont les communautés chinoises, indiennes et malaises se côtoient plus qu’elles ne vivent ensemble. Trois, c’est aussi le chiffre honni par le gouvernement, qui affiche à chaque coin de rue le drapeau national et un immense « 1 », symbole de l’unité du pays.

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Mais il suffit d’emmener Danial, un ami malais, dans un restaurant chinois pour qu’un murmure agacé et quelques regards méchants achèvent de convaincre qu’il s’agit d’ici uniquement de cohabitation forcée. Dans les cafés et dans la rue, les hidjabs colorés des Malaises ne se mélangent pas aux saris scintillants des Indiennes, et encore moins aux mini-shorts roses chinois.

Pour Danial, si les fractures entre les différentes communautés sont si présentes, c’est d’abord une question d’éducation. Les Chinois et les Indiens préfèrent scolariser leurs enfants dans des écoles communautaires – et quand arrive le choix de l’université, inutile de penser aux universités malaises publiques : celles-ci ne réservent que 10% des admissions aux non-Malais.

« Le gouvernement a fait sienne la devise de l’ancien colon britannique : diviser pour mieux régner », résume Danial.

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Danial

Heureusement, la bouffe est là pour réunir tout ce beau monde quatre fois par an. Les Chinois invitent leurs voisins à festoyer pour Noël et le nouvel an chinois, les Indiens ouvrent leurs portes à l’occasion de Diwali, et les Malais mettent les grands plats dans les petits lors d’Eid-Mubarek, une fête musulmane qui célèbre la fin du premier mois après la fin du Ramadan.

J’ai eu la chance d’être invitée à une « open house party » pour Eid-Mubarak. Il y avait de tout : de l’agneau, du riz, des glaces violettes, des Chinois, des Indiens et des Malais. L’hôte, le patron de Danial, avait ouvert sa maison à des centaines d’invités qui, brochettes à la main, n’oubliaient pas d’enlever leurs chaussures avant d’entrer.

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A la table où nous nous sommes posés, il y avait à ma droite un couple indien, à ma gauche un couple malais. Et en face, un couple chinois. Bingo.

Mais, m’arrête Danial, il ne faut pas lire la Malaisie uniquement à travers ses problèmes de religions et de communautés, d’abord parce qu’il n’y en a pas que trois, mais des centaines.

C’est un défaut typiquement français, remarque-t-il, avant de me proposer une nouvelle grille de lecture : riches vs. pauvres. Ceux que portent la croissance fulgurante de la Malaisie, contre ceux qu’elle a laissé sans trop d’état d’âme.

Les premiers vivent dans de coûteux condominiums et travaillent dans les tours Pétronas, fréquentent les cafés hipsters qui pullulent pour le plus grand bonheur des touristes, et vont dans le très chic quartier Bangsar pour faire du shopping, quand ils ne vont pas dans les immenses malls (centres commerciaux) qui défigurent la ville.

Les seconds voient, effarés, leur pays grandir sans eux, les condominiums se construire à la force de leur bras et rester vides à cause de leurs loyers trop élevés, quand eux s’entassent dans des immeubles surpeuplés en périphérie lointaine après avoir quitté leurs campagnes. Lorsque le gouvernement annonce une soudaine hausse du prix de l’essence, officiellement pour résorber une dette nullement creusée par les mesures sociales, ils sont les premiers à manifester leur grogne – et représentent peut-être la plus grande menace pour un gouvernement de moins en moins populaire.

Et il y a ceux tout en bas de l’échelle. Depuis quelques années, la Malaisie, avec son économie pétrolifère, et donc stable, attire de plus en plus de nouveaux migrants : ils viennent d’Indonésie, des Philippines, du Bangladesh, mais aussi d’Afrique centrale, d’Asie centrale, et d’Amérique latine.

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Sans compter les réfugiés, pour qui la Malaisie est une étape avant l’Australie, mais qui s’y retrouvent souvent bloqués, par manque d’argent, d’espoir ou parce qu’ils sont tombés dans l’un des plus fructueux trafics de Malaisie : celui d’êtres humains. Mais plutôt que de lutter contre ces derniers, le gouvernement préfère organiser de vastes opérations policières pour traquer les travailleurs clandestins, qu’elle confond parfois avec les réfugiés Rohingyas que j’interviewe pour un article bientôt publié dans La Croix.

Danial tente de me changer les idées en m’emmenant dans un restaurant à Taman Tun. Il est près de minuit, mais sous les tentes entourées de petites échoppes où ça sent bon le curry, les nouilles et le nasi lemak, une centaine de Malais, Chinois, Indiens, riches et pauvres, mastiquent et bavardent.

Peu importe l’heure, Kuala Lumpur a toujours faim. Faim de tomyam, de nasi goreng, de pataya, de roti canai, faim de nouveaux chantiers, autoroutes, condominiums, malls. Faim de grandeur, d’unité, de reconnaissance. Saine fringale ou appétit boulimique ? Bienvenue en Asie.

Post écrit à l’Artisan café (4, Rahim Kajai 14 TTDI) dont on m’a recommandé les pâtisseries., mais je n’avais pas faim.

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