Comment je suis devenue une pigiste de luxe

Bienvenue à Manille, la tentaculaire et chaotique capitale des Philippines. On la dit dangereuse, polluée, invivable – et on n’a pas tort: Manille se mérite, Manille s’apprivoise, Manille se dompte petit à petit. Chaque pas y est une victoire, surtout lorsque l’on est blonde et que sur son front est inscrit en néon fluorescent PIGEON.

L’arrivée, déjà, a été tumultueuse. Au lieu des trois heures prévues, le vol Kuala Lumpur-Manille a duré cinq heures. Deux heures de rab’ à rôder autour d’un immense nuage noir, qui faisait tomber sur Metro Manila des trombes d’eau. J’imagine la conversation dans le cockpit:

– Damn it, on a encore une mousson en vue, Roger. Impossible d’atterrir.

– Pas de souci, on a assez d’essence pour faire des petits tours, ça va aider les passagers à digérer. Dis, tu veux pas m’aider à finir mon sudoku?

(deux heures plus tard)

– Je comprends toujours pas, j’arrive pas à placer un 6 dans cette case-là.

– On n’a plus d’essence, Roger.

– Houston, c’est la cata, quand je mets le 6, le 7 et le 8 sautent… (intense réflexion) Bon j’abandonne. J’ai faim. Plus d’essence? Ah mince. Bon, eh bien on va se lancer, mabuhay!

Mabuhay, c’est la version philippine d’Inch Allah ou encore de Banzai. C’est aussi le dernier mot que vous souhaitez entendre dans la bouche d’un pilote en plein sudoku et en pleine mousson.

Bon, mais nul suspens ici, car si ce post est sous vos yeux, c’est que dans l’histoire j’ai réussi à survivre, malgré un éclair qui a touché l’aile (je pensais que ça n’arrivait que dans les films – j’ai eu tort) et une piste d’atterrissage qui a joué à cache-cache avec le gros nuage noir jusqu’à la dernière minute.

Une fois sur la terre ferme, je n’avais plus qu’à prendre un taxi pour rejoindre mon appartement, situé après le pont Makati-Mandaluyong. Soit à 11,4 kilomètres de l’aéroport.

On m’avait prévenue: avec les embouteillages, le trajet peut se transformer en périple et durer près d’une heure au lieu des 20 minutes habituelles. Ca a duré trois heures. Trois heures pour onze kilomètres!

Au bout d’une heure trente, mise à profit pour dormir, compter ses cheveux, finir la grille de sudoku tendue par un pilote désespéré, j’ai été prise de découragement. Je me suis dit: il ne reste plus que 6 kilomètres, je vais y aller à pied avec mes douze kilos de bagages sous la pluie dans la nuit noire d’une ville inconnue, et banzai-inch’Allah-mabuhay, on verra bien.

Malgré les “No, Ma’am, no” du chauffeur, j’ai ouvert la portière et… mis mon pied dans une grosse flaque. Une grosse, grosse flaque qui n’en finissait plus de s’étendre. A peine remise des inondations du mois d’août, Manille barbote à chaque nouvelle attaque de Méchant Mousson.

Du coup, j’ai remis mon projet de trek nocturne dans le coffre, et j’ai pris mon mal en patience. J’ai continué à compter mes cheveux (147.285, dont 102.370 en catégorie blonde), j’ai inventé des chansons avec mon chauffeur, j’ai fait ami-ami avec les passagers des jeepney bloquées à la même hauteur que nous, j’ai fini Guerre et Paix. Deux heures et cinquante-trois minutes plus tard, je suis enfin arrivée à destination. Prix de la course: 600 pesos (10,30 euros).

Je vous le disais, Manille se mérite. Il faut de l’obstination pour l’atteindre, et maintenant, de la patience pour dompter la bête sauvage.

Je commence doucement, par de petits défis. Traverser seule le pont Mandaluyong-Makati malgré les interdictions des colocs, négocier le prix d’une mangue et le faire baisser de 100 pesos à 20 pesos (je crois que l’enseigne PIGEON a tout de même bien clignoté), sortir la mini-jupe en soirée et sourire aux dizaines de “hello ma’am” sans jamais perdre patience…

C’est donc avec fierté que je vous annonce, moins de 48h après mon arrivée, que non seulement, je survis, mais qu’en plus, je peux enfin prétendre au statut de pigiste de luxe.

Comment devient-on pigiste de luxe? D’après Carrie Bradshaw, il faut:

– un bureau ultra-stylé avec vue sur Central Park

– un appart glamour

– des commandes de piges sur des sujets de fonds tels que “Quels stiletto pour le lundi de Pâques?” (un stiletto, des stiletti? ciel.)

Ok, Carrie, à nous deux.

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Ca, c’est pour le bureau ultra-stylé. Tu vois le vingtième étage? Tourne à gauche et bienvenue chez Anaïs and Corp. Des amis m’ont parrainée pour que je puisse avoir accès à Regus, un très chouette espace de coworking pour à peine 20 euros par mois. Wifi et café à volonté, collègues très sympa, air conditionné (magique!), et vue sur Central Park.

A droite, Central Park. Avec des palmiers.

A droite, Central Park. Avec des palmiers.

Appart glamour: certes, je n’ai pas la penderie de Carrie ni d’air conditionné, mais moi, au lieu d’une baignoire, j’ai trois piscines, une salle de gym, et un spa. Et un rooftop. Et une dizaine de gardes avec kalachnikov. Et deux colocs sans kalachnikov. Tout ça pour la modique somme de 200 euros par mois.

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L’une de mes trois piscines.

Commandes de piges sur des sujets de fond: check. Pour des questions de peau d’ours et de Pierrette avec ses oeufs, je vais garder ça sous silence pour l’instant. Mais ça implique des îles désertes, un voyage aux Fidji et bientôt quelques photos bien rageantes. Game over, Carrie.

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Carrie vent de voir mes (futures) photos sur Facebook. Pas contente.

Post écrit dans mon espace de coworking, où comme le nom l’indique, je suis censée bosser.

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