J’ai rencontré le président et un chauffeur de taxi

Ce matin, c’était un peu la panique.

Membre depuis peu de la Foreign Correspondents Association of the Philippines (Focap), j’avais appris la veille que j’étais invitée à leur conférence annuelle, qui inclut déjeuner dans le très classe Manila Hotel et rencontre avec le président des Philippines, Monsieur Benigno S. Aquino III.

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Comme je suis très porté sur les hôtels de luxe et les hommes de pouvoir aux noms de pope wannabe, je me suis levée en avance pour être certaine d’avoir le temps d’enlever les traces de mascara sur ma joue gauche, de faire chauffer l’eau de la douche dans une casserole et de songer à une tenue autre que mon traditionnel uniforme débardeur-short-tongs.

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Exemple de l’uniforme en toute sa splendeur

J’ai tiré de sous mon lit mon backpack, et j’en ai sorti un jean. Il était un peu froissé, après cette longue période d’hivernation. Il a cherché du regard le petit chemisier blanc, la très chic veste noire et les jolies bottines en daim qui l’accompagnent partout lorsqu’il est question d’aller rencontrer les Grands de ce monde une coupe de champagne à la main. Il ne les a pas trouvés.

Normal: je suis arrivée aux Philippines avec 13 kilos d’affaires, MacBook air et camembert inclus. Ce qui laisse très peu de place aux éléments vestimentaires composés de plus de deux bouts de tissus. On m’avait dit: il fait chaud, t’as pas besoin d’habits. Je l’avais pris à la lettre.

Du coup, à 07h26, j’ai tenté de relativiser. Pas grave, je vais rencontrer le président et manger du caviar dans l’hôtel le plus chic de Manille en jean, tongs et débardeur. Ma colocataire, An, une adorable Vietnamienne, a haussé un sourcil et m’a rappelée que côté visa, je n’étais pas franchement en règle. Je lui ai dit que ça n’avait rien à voir. Elle a haussé le deuxième sourcil et je me suis rendue à l’évidence: si je ne changeais pas de tenue, j’allais être expulsée et An allait devoir trouver une autre colocataire.

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Y a déjà son pote Alvin (avec qui elle cuisine tous les samedi) sur les rangs.

L’opération “Habille ta journaliste” était lancée. En l’espace de quinze minutes, une amie qui travaille dans la mode a fait don provisoire d’un tee-shirt noir et sobre, une autre m’a filé le soutien-gorge qui allait avec, et An m’a prêté des souliers de vair qui allait broyer orteilles, briser chevilles et soulever compliments.

Manquait plus que le carosse. Au bout de 30 minutes de danse échevelée le long de Coronado street, j’ai trouvé mon taxi. Manila Hotel, c’est très loin (et ce n’est d’ailleurs desservi ni par le métro ni par les jeepney), du coup le chauffeur de taxi a commencé par refuser. Il a fait quelques mètres puis il a baissé la vitre et a vu que je n’avais toujours pas lâché la poignée de sa porte arrière. A mon regard, il a compris que je ne l’aurais toujours pas lâchée dans deux kilomètres. Il a poussé un long soupir et m’a finalement ouvert ladite porte. Je me suis allongée sur la banquette avec un râle de contentement.

Ma’am, you really want me.

Si tous les Philippins parlent anglais, ceux n’ayant pas eu accès à une bonne éducation ont parfois du mal avec les nuances de la langue de Shakespeare. Ils disent d’ailleurs qu’ils “saignent du nez” lorsqu’ils parlent trop longtemps anglais.

Mon chauffeur de taxi, lui, semblait au contraire apprécier parler anglais. Il était aussi très perspicace. Dans le rétroviseur, il a observé ma tenue et m’a demandé: “Ma’am, you meet president or… boyfriend?“. (damn, je savais que le tee-shirt était un tantinet trop moulant)

President“, je lui ai répondu. Il a ri. Puis il m’a regardé droit dans le rétro et a compris que je ne blaguais pas. “Ok. Then, me have questions for Sir Aquino. After, you give questions Sir Aquino for me“, m’a-t-il dit, sur un ton sans réplique. Journaliste, voix du peuple, c’était parti!

Ericsson (c’est son nom) a 25 ans. Il est marié depuis ses seize ans “à une très belle femme” et a trois petites filles de 8, 6 et 4 ans. Chaque matin, il fait la queue devant un centre de location de taxi pour obtenir un véhicule, mais il ne réussit à en louer un que trois fois par semaine. Comme la durée des locations dure vingt-quatre heures, il passe celles-ci exclusivement derrière le volant pour comptabiliser autant de courses que possible. Hors de question pour lui de s’arrêter pour manger ou dormir: ces trois jours par semaine sont la seule source de revenus de sa petite famille.

Il y a trois ans, en juin 2010, Ericsson a voté pour Benigno S. Aquino III. “Pas parce que je croyais en lui, mais parce que je crois en Dieu: j’ai voté comme me l’a demandé mon pasteur“. Ericsson appartient à la très puissante Iglesia na Cristo, mi-secte mi-mouvement religieux, et assure que pour les prochaines élections, il votera à nouveau comme lui demandera son pasteur.

Mais je suis déçu, très déçu par Aquino“, me dit-il en fronçant des sourcils. “Il ne s’occupe pas des choses importantes: il perd son temps à être en colère contre l’ancienne Présidente, Gloria Macapagal-Arroyo. A croire qu’ils se sont aimés et qu’elle l’a largué! Je suis certain que c’est ça“.

(nota bene: les Philippins voient tout sous le prisme rose des telenovelas et des chansons d’amour. Je me souviens avoir un jour raconté une de mes mésaventures aériennes à un ami philippin. Il avait expliqué la subite panne du moteur par un “Oh, le pilote devait être triste, il a dû penser à son ex“. Bientôt, le conflit israélo-palestinien ne sera plus qu’une sombre histoire de petit copain volé entre meilleures amies)

J’ai demandé à Ericsson quelles étaient les “choses importantes” auxquelles Benigno Aquino ferait mieux de penser plutôt que de se lamenter sur sa rupture avec Gloria. En premier lieu est venu le tremblement de terre à Bohol: “Il faut qu’il reconstruise les églises et qu’il donne du riz aux victimes” (dans l’ordre).

En deuxième lieu, surprise! mon dévot est devenu suppôt du diable en remettant la fameuse et controversée projet de loi sur les contraceptifs, la “RH Bill“, une des promesses phares de Benigno Aquino et dont l’Eglise a fait capoter (huhu) l’exécution. Quand j’ai dit à Ericsson que j’étais bien surprise de le voir soutenir la “RH Bill“, il a haussé les épaules.

Bien sûr que je suis pour: je suis un homme et je suis chauffeur de taxi“.

Il a vu que je semblais perplexe et a donc étayé son raisonnement. “En tant qu’homme, je suis pour la pilule plutôt que les préservatifs, pour des questions de sensations, je ne vais pas te faire un dessin.

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Interlude coloré en lieu et place de dessin.Ceci est un dessert local: le halo-halo.

(il a en réalité été très explicite, mais je ne vais pas ici rentrer à nouveau dans les détails, certains mots-clés risqueraient d’amener un trafic de gros pervers sur mon chaste blog – merci Google)

Et en tant que chauffeur de taxi, quelles sont tes raisons de soutenir la RH Bill?“, ai-je tenté de changer de sujet, car certes cette conversation fait partie des risques du métier, mais c’était aussi l’une des plus étranges de ma vie.

Plus il y a d’enfants, plus il y a des futurs chauffeurs de taxi. Ca fait de la concurrence. Sans compte les enfants qui vont devenir grands et acheter des voitures. On a assez d’embouteillages comme ça, faut qu’on arrête de faire des enfants! Je suis sûr que si Dieu avait vécu à l’époque des voitures, il aurait été d’accord pour que les femmes prennent la pilule.

J’étais sans voix, épatée par les mécanismes de sa pensée qui, somme toute, se tenait très bien pour quelqu’un qui n’avait pas dormi depuis 24 heures. Je lui ai demandé s’il avait jamais songé à faire de la politique.

“Oui, mais si j’étais élu, je sais que la première chose que je ferais, ce serait de voler l’argent pour faire plaisir à ma famille et à mes amis. Et puis après forcément quelqu’un voudrait me tuer parce que je ne lui ai pas donné d’argent. C’est trop de complications. Je préfère rester honnête, ni pauvre ni riche, et aller au paradis rejoindre ma mère”.

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Au-dessus des nuages, sa maman ♥

Quand nous sommes arrivés au Manila Hotel, Ericsson a tourné la tête pour me regarder pour la première fois dans les yeux, et non dans le rétro. J’ai alors vu qu’il avait une énorme balafre, assez récente, qui allait de l’oeil gauche au début de sa clavicule. “Qu’est-ce qui t’est arrivé?“, je n’ai pas pu m’empêcher de demander.

“Oh, you know, women. They love too much sometimes.”

J’ai ouvert la bouche, mais je ne savais pas quoi dire alors je l’ai refermé en fouillant dans ma mémoire à la recherche d’un numéro pour hommes battus. Je suis sortie du taxi. J’étais en retard (de cinq minutes, mais le président en bon Philippin, en avait bien davantage), mais une collègue m’avait gardé une place à l’une des meilleures tables.

Focap girls

Focap power girls: Yan de Phoenix Hong Kong TV, une énième freelance, Helen de EFE et Tata, analyste des risques business aux Philippines

J’ai écouté le président, bavardé entre deux bouchées de pain (de PAIN!!), et tenté de poser les questions d’Ericsson, mais le temps imparti aux Q&A s’était écoulé autour d’interrogations bien plus intéressantes comme “la démocratie comme héritage génétique” (!), les différends sino-philippins autour de Scarborough, l’attaque de Zamboanga, la revendication de Sabah, la zone de libre-échange de l’Asean…

Benigno S. Aquino III en pleine action

Benigno S. Aquino III en pleine action

Il n’y avait pas de place pour les analyses douces-amères d’Ericsson, simple chauffeur de taxi à Mandaluyong. Peut-être qu’un jour Benigno S. Aquino III quittera sa limo noire pour la banquette grise poussiéreuse d’Ericsson. Peut-être.

Article écrit en pleine digestion, le déjeuner était pas mal du tout (il y avait du pain! du PAIN!).

Remerciements émus à mes adorables petites fées Faustine, Khulie et An, sans qui cet article n’aurait jamais pu être écrit puisque j’aurai été expulsée des Philippines pour port indécent de tongs et décolleté en présence présidentielle.

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