Tindog Tacloban! (French version)

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An English-version of this post is available here 

Lorsque le typhon Haiyan/Yolanda a touché les Philippines, j’étais sur l’île de Maripipi. Cette île a connu de très forts vents, une montée des eaux d’environ 4 mètres et de très nombreux dégâts matériels. Elle est située à environ 60 km à peine de Tacloban, que les médias philippins surnomment désormais “Ground Zero”, au pire bilan humain et matériel du typhon Haiyan: 5.982 morts, 27.022 blessés et 1.779 disparus selon le dernier bilan disponible lors de l’écriture de ce post.

Grâce à cette proximité géographique, j’ai pu me rendre à Tacloban très rapidement. J’y étais du 10 au 13, du 15 au 21 novembre et du 9 au 12 décembre. Je n’y retournerai sûrement pas avant mon départ pour Paris puis Moscou le 11 janvier.

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Je ne suis pas très douée pour raconter à la première personne ce que j’ai vécu sur place: la frustration, l’adrénaline, la fatigue, la faim, la soif. Je ne suis même pas convaincue que ce soit approprié. Un journaliste n’est pas une victime. Les corps que j’ai vu ne sont pas ceux de mes proches, les maisons sur lesquelles j’ai marché ne sont pas les miennes. La faim, la soif, la fatigue que j’ai vécu ne sont que temporaires. La peine que j’ai pu ressentir face aux morts, face aux survivants, est incomparable à celle ressentie par les habitants des zones dévastées.

Je préfère vous raconter les histoires des personnes que j’ai rencontrées, et dont les témoignages n’ont pas pu figurer dans mes reportages au nombre de signes limités.

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Il y a Cheryl. Son mari, Marvin a l’air plutôt beau gosse sur la seule photo qu’elle a réussi à retrouver dans les décombres de sa maison. Il a un grand sourire, une chemise blanche bien repassée, et les cheveux peignés en arrière. A ses côtés, il y a Cheryl, en belle robe bleue plissée, et Lassie, leur fille de 6 ans, au sourire édenté. Quand l’eau a commencé à envahir leur salon, Marvin a aidé Cheryl et Lassie, à grimper sur le toit. Il a calmé leurs pleurs. Puis l’eau est grimpée subitement, le courant est devenu trop fort et Cheryl a vu Lassie lâcher prise. Elle l’a retenue par un morceau de sa robe, mais le tissu s’est déchiré et Lassie a disparu dans un tourbillon d’eau sale. Marvin a plongé pour tenter de la rattraper. Aujourd’hui, Cheryl n’espère plus retrouver leurs corps.

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Ms. Busaril a elle aussi perdu son mari lorsque les vagues ont emporté sa maison. Elle habite désormais dans l’arrière d’une “jeepney” avec ses huit enfants.

Il y a Jake. Il a peut-être 25 ans, 28 ans, mais depuis quelques jours, il en parait bien plus. La pleine lune éclairait Tacloban quand il s’est approché du puits d’où je tirais de l’eau pour me laver. J’ai senti son odeur avant d’entendre ses pas. Une odeur de mort très forte, douceâtre jusqu’à l’écœurement. Jake travaille en tant que comptable pour un des barangays (quartier) de Manille. Deux-trois jours après le typhon, son supérieur a demandé qui était volontaire pour partir aider leurs collègues de Tacloban. Il a été l’un des premiers à lever la main. Depuis son arrivée, il y a dix jours, Jake récupère avec les pompiers les corps décomposés des victimes du typhon. “Aujourd’hui, on a encore trouvé 25 unités à San José”, me dit-il en renversant le seau d’eau sur lui pour se laver. “Tu veux dire, 25 corps?“, je demande, surprise. “Unités“, répète-t-il. “Je compte aussi les bras et les têtes“.

Il y a S., jeune volontaire australienne d’une grande et très efficace ONG. Elle pleurait en silence, agenouillée dans la nuit noire de Tacloban auprès d’un corps d’enfant que la mer avait ramené. Avec un de ses collègues, nous avons réussi à la convaincre de s’en éloigner et d’aller se coucher. Jake est venu récupérer le corps, gonflé par l’eau, pourri par le sel. Le lendemain, quand j’ai revu S., elle m’a demandé de “pardonner” ses larmes et de n’en parler à personne. “Il y a tant de choses à faire. Je me déteste d’avoir perdu du temps à pleurer“. Elle avait le regard dur, le visage fermé.

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Il y a Beya, 16 ans. Quand elle a accouché le 12 novembre d’une petite fille sur le sol d’un hôpital, elle n’avait rien bu ni mangé depuis quatre jours, depuis le passage du typhon. Elle vit maintenant avec une quinzaine d’autres familles dans l’ancien gymnase de son barangay. “L’eau est montée de cinq-six mètres, on a couru jusqu’en haut des gradins. Je me suis agrippée au panneau de basket-ball. Une lola (grand-mère) est morte piétinée et deux enfants se sont noyés. Mais au final, on a plutôt été chanceux.

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Il y a Theia, qui enseignait avant le typhon à la prestigieuse école chinoise de Tacloban. Elle habite à San José, où les vagues ont balayé la plupart des maisons. La sienne, en ciment, a résisté: le toit s’est envolé, les vitres ont toutes été brisées, et son salon n’est plus qu’un marécage de boue, mais les murs sont intacts “et c’est déjà ça“. Sur les pointes de sa grille d’entrée, elle a trouvé, quand les vagues se sont retirées, le corps de trois de ses voisins. “J’ai marché pendant des heures pour voir si ma mère était vivante. Je m’arrêtais tous les dix mètres pour vomir, il y avait tant de corps… Parfois je reconnaissais un ami, ou un enfant à qui j’avais enseigné, et je vomissais à nouveau“. Un mois après le passage du typhon, les équipes de recherche retrouvent entre 42 et 10 corps par jour à Tacloban uniquement.

Il y a ce petit garçon qui m’a suivi partout pendant une heure, son avant-bras droit enveloppé dans une sorte de torchon bleu. Dès que je me retournais, il montrait du menton mon appareil photo et s’immobilisait dans une pose digne des plus grands défilés de mode. En se déhanchant, il a fait tomber par maladresse le bout de tissu qui recouvrait son bras, où s’étalait une immense plaie, blanchâtre, bleuâtre, verdâtre, suppurante. Son père m’a dit qu’il l’avait déjà emmené à l’hôpital et qu’on lui avait dit de revenir dans dix jours. Pour l’amputer?

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Il y a ce businessman, qui refuse que je donne son nom, et je le comprends. Disons qu’il s’appelle Felipe. Quand on a annoncé le typhon et des vents à plus de 250 km/h, Felipe a eu peur pour ses camions. Il a demandé à ses chauffeurs de rester au volant pour les déplacer si jamais un arbre menaçait de tomber dessus. “Je ne savais pas qu’il y aurait des vagues de cette hauteur. On nous avait dit qu’il y aurait un typhon, pas un tsunami“, me dit-il. Il se tord les mains, son visage est secoué de tics. Aucun de ses chauffeurs n’a survécu; ils sont morts noyés, piégés dans l’habitacle de leur véhicule.

Il y a Arlene Asturias. L’eau est montée d’un mètre cinquante dans son café, le José Carlo Coffeeshop, haut lieu de la vie estudiantine de Tacloban avant le typhon. Aujourd’hui, Arlene se bat contre la boue noire qui a envahit son café, où sa famille loge, leur maison ayant été emportée par les vagues. Un de ses cousins, venus spécialement de Manille pour l’aider, tente de réparer la machine à café: au bout de plusieurs heures, miracle! il a réussi. Au milieu des viva de joie, Arlene Asturias nous a offert le premier espresso de Tacloban… Jamais café n’a été aussi savouré. “Quand vous reviendrez, il y aura des cookies!”, nous a-t-elle assuré, dans un grand sourire.

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Tacloban will rise again

Il y a cet enfant, dont le sourire me hante parce que j’ai cru le reconnaître sur un des cadavres laissés au bord de la route, et dont la photo est affichée à la porte du City hall où se pressent chaque jour des centaines de Philippins. Ses deux parents sont morts en tentant de le sauver. Dois-je appeler sa famille pour confirmer sa mort? Laisser croire encore à sa survie? Je n’ai pas appelé. Après tout, je ne suis pas certaine de ne pas l’avoir confondu avec un autre enfant…

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La bande à Mickey veillant sur un corps d’enfant

Il y a Rosa, dont le mari travaille à l’étranger, et qui ne sait pas comment lui annoncer qu’aucun de leurs enfants n’a survécu.

Il y a Baby Linette, une petite fille de quatre ans, rencontrée à l’Astrodome lors de mon deuxième séjour à Tacloban et que je retrouve à l’hôpital quinze jours plus tard, une jambe en moins.

Il y a Via, qui raconte son périple, ses peurs et sa peine.

Il y a tous ces corps anonymes, aux yeux bouffés par la vermine, qui regardent le ciel et qui finiront dans une fosse.

Ces centaines de volontaires venus de partout, le visage marqué par la fatigue, et qui jettent depuis un mois toutes leurs forces dans la reconstruction de Tacloban.

Ces petites filles qui chantent “We are the world” dans la nuit noire du port d’Ormoc, qu’éclaire faiblement la pleine lune.

Cette dame, qui nous accoste dans la rue pour pleurer dans nos bras, tandis que derrière elle, une femme titube, le regard vide, son pantalon souillé d’excréments.

Ces enfants qui ont hurlé de joie quand le seul sapin de Noël de la ville s’est allumé d’un coup. Cette fillette au front fiévreux qui a attrapé l’un de mes doigts et a refusé de le lâcher.

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Enfants sur un jetski, dans le centre d’évacuation d’Astrodome

Et il y a cette petite fille à qui j’ai oublié de demander le nom, âgée de dix ans peut-être. J’étais en train de la filmer en train de jouer avec un cerf-volant découpé dans un sac plastique. Quand elle a vu ma caméra, elle a secoué la tête. “No, no“. Elle fronçait les sourcils. “Come see my school“, elle m’a demandé, dans un anglais quasiment parfait. C’était l’école du Fisherman’s village, où s’étaient réfugiés une quarantaine de ses camarades pendant le typhon. Leurs corps d’enfants s’y entassaient; l’odeur était insupportable. “Now you know“, m’a-t-elle dit, avec un grand sourire satisfait. Et elle a couru rejoindre ses amis.

Oui, maintenant je sais.

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“Tindog Tacloban” veut dire “Debout Tacloban” en waray, la langue de cette région des Visayas. En tagalog c’est “Bangon Tacloban”.

Un mois après, les îles dévastées se remettent tout doucement du typhon Haiyan/Yolanda. Mais les Philippins ont encore besoin de vous: donnez à la Croix Rouge Internationale, MSF, UNHCR, Unicef, Save The Children ou Action Contre la Faim, ONG fiables et dont j’atteste l’efficacité sur le terrain. 

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Post écrit dans le bureau que la mairie de Tacloban a eu la gentillesse de me prêter quelques heures et où s’entassent les certificats de décès. Sur le haut de la pile à ma gauche, tapé à la machine à écrire, s’inscrit le nom de Nathaniel Philip Homeres, né le 7 février 2006, et dont le grand-père est venu il y a quelques heures rapporter la mort par noyade lors du passage du typhon.

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