Tu veux mon portrait?

Aujourd’hui, je commençais à midi et je comptais bien profiter de cette matinée pour:

– faire deux-trois musées afin de varier l’alimentation de mes neurones, qui commençaient à saturer des bisbilles entre l’Ukraine et la Russie et qui grésillaient encore de l’hymne national entonné 362 fois par jour à la télévision russe pour souhaiter la bienvenue à sa nouvelle région aux jolies plages, la Crimée

– acheter de quoi me sustenter le soir. Nous avons la chance au bureau d’avoir une excellente cuisinière qui nous fortifie l’estomac à coups de soupes et plats traditionnels russes. Face à son expertise, mes tours de passe-passe culinaires sobrement intitulés “Comment réchauffer un plat de pâtes” et “Ceci est un oeuf, ceci est maintenant une omelette” me donnent souvent envie d’attendre tout bonnement le midi suivant.

– répondre aux mails, m’inscrire à une salle de gym, visiter 68 appartements, skyper avec sept amis et discuter avec mon voisin adorable, qui emmène son enfant à Disneyland Paris chaque mois “parce que Mickey Mouse lui manque trop sinon”.

Bref, une matinée bien chargée en perspective.

Il était 10h38 quand, blottie sous ma couette (Il neigeait dehors. Je n’aime pas la neige. J’ai donc remis tous mes plans au printemps.), j’ai été réveillée par une sonnerie. J’ai grogné puis j’ai rabattu ma couette pour replonger dans mon rêve, un habile remake de “Bons Baisers de Russie”, saupoudré de stress à la “Homeland” et avec Ricky Martin dans le rôle principal.

Habituellement, les colporteurs et autres ennemis de la grasse mat’ sonnent une fois, deux fois, font trois petits ronds et puis s’en vont. Cette sonnerie, par contre, semblait ne jamais vouloir cesser et déchirait le calme matinal de mon appartement de ses hurlements.

Quand, ébouriffée, les joues striées des lignes de ma couette, le regard vaseux et cependant déjà haineux, j’ai ouvert la porte, trois hommes musclés sous leur anorak aux insignes de Moscou m’attendaient.

Mono-sourcil a parlé en premier:

Vous avez un balcon, jeune fille?

Ici, tout le monde s’appelle “devoushka”, peu importe son âge. Si je veux, je peux aussi appeler Mono-sourcil “jeune fille”. Ou pas.

Si vous n’avez pas de balcon, laissez-nous mettre ce drapeau à vos fenêtres, propose son ami Crâne rasé, me montrant d’un geste le lourd rouleau de tissu bleu-blanc-rouge porté par le dernier larron, Bonnet noir.

La façade de mon immeuble donne sur le grand et démentiel axe de circulation 1-ya Tverskaya Iamskaya, et je devine que ce n’est pas pour mes beaux yeux qu’on me propose l’honneur d’afficher le drapeau à mes fenêtres, mais parce que celles-ci sont un idéal écran publicitaire.

– Non merci, au-revoir-bonne-nuit.

– Allez, jeune fille, lance Mono-sourcil en bloquant la porte de sa grande main. Un geste pour la Russie.

– Ah mais il y a erreur. Je ne suis pas Russe.

Stupeur de Mono-sourcil, Crâne rasé et Bonnet noir. Silence. Puis:

Mais vous êtes slave. 

Pas du tout, ai-je envie de leur répondre. D’ascendance alsacienne et catalane, la seule goutte de sang slave que je possède remonte au XIXe siècle. Elle est d’ailleurs bien plus ukrainienne que russe, puisqu’elle réside en un simple indice: le nom de jeune fille de ma grand-mère, Kiefer, qui signifie en yiddish “De Kiev”.

Mais je me ravise de leur faire mon coming-out Ukrainien-Yiddish, ça risquerait vu le contexte actuel de leur filer une syncope patriotique. Et puis, les yeux bleus, les cheveux raides et les pommettes qui rebondissent à chaque sourire sont pour l’instant ma seule technique d’infiltration de la société russe, le maniement des déclinaisons me faisant encore défaut. C’est notamment très pratique quand je visite des appartements dont l’annonce se termine élégamment par “Slaves seulement” ou encore “Pour SLAVES !!!” (en majuscule, si tu n’avais pas compris que le proprio, en plus d’être raciste, risque aussi d’être un fou hystérique).

Pas question, donc, de dévoiler l’imposture aujourd’hui, alors que je n’ai comme toute autre arme que l’haleine pestilentielle du matin.

– Ne vous inquiétez pas, jeune fille, nous allons installer le drapeau à vos fenêtres nous-mêmes, tente de me convaincre Monosourcil.

Je regarde ses bottes, où quelques flocons de neiges agonisent en silence. J’imagine la moquette rouge de mon salon souillée par les semelles boueuses du trio, et tout en moi se hérisse.

Jeune fille, insiste Bonnet noir de sa voix douce de VRP en goguette, laissez-nous au moins vous proposer ce portrait de Vladimir Poutine pour la modique somme de 500 roubles (10 euros), il sera parfait pour votre salon.

Gospode, c’était donc des Témoins de Poutinah. J’ai commencé par refuser poliment, ils ont insisté, j’ai à nouveau refusé, ils m’ont mis sous le nez le cadre (splendide!) où s’affichait leur président au taux de popularité et à la calvitie record.

Mono-sourcil a lâché le bord de la porte pour sortir sa calculette afin de m’établir un pourcentage spécial pour “non-Russe mais Slavian quand même”. J’en ai profité pour céder à ce que mon instinct me soufflait depuis le début de faire: claquer la porte, tourner trois fois le loquet et retourner me coucher après m’énerver dans le vide de twitter contre ces missionnaires de Russie Unie.

Quand je me suis réveillée une heure plus tard, il neigeait toujours dans les rues de Moscou. Les voitures filaient à toute allure sur 1-ya Iamskaya Tverskaya, et leurs conducteurs apercevaient à peine dans leur course l’immense drapeau russe qui rattrapait les flocons tombant du ciel gris. Et dans un des salons de mon immeuble, Poutine trônait, sourire impassible sur papier glacé.

Post qui ne sert à rien, mais qui fait du bien quand on l’écrit.

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