Elista, la nomade

La Kalmoukie fait partie de ces lieux qui m’ont toujours fait rêver.

Imaginez des temples bouddhistes dans une ville encore marquée par l’architecture stalinienne. Des visages bridés qui parlent russe à la perfection. Des rues Lénine arpentées par des moines en toge orangée.

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Elista, capitale de la Kalmoukie, est entourée de plaines arides, parsemées de petits arbustes jaunes, desséchés par le vent. Parfois, un minuscule ruisseau apparaît: des fleurs rouges, sauvages jusque dans leurs couleurs en parsèment les rives, et soudainement tout devient vert, presque bleu.

De Volgograd, on parvient à Elista par une route, résolument droite, où pendant 500 kilomètres, le conducteur de la marchroutka (un petit autobus) s’amuse à frôler des vaches que rien n’effraie. Un seul arrêt: Spoutnik, bourgade abandonné de tous, sauf des enfants et des vieillards. Les premiers font inlassablement des tours de bicyclettes sur la principale place du village. Les seconds les regardent jusqu’à en avoir le tournis.

Tous les dix kilomètres, un arrêt de bus rappelle que des gens vivent dans cette steppe infinie. Un homme est assis sur un banc, les yeux plissés à cause du soleil. Une femme retient un bambin qui se précipite sur la marchroutka et lui promet que la prochaine sera la bonne.

Et puis, une maison apparaît et une autre la suit. La végétation change, prend de la hauteur, des arbres osent faire leur apparition, le vertical défie l’horizontalité de la steppe. L’écart entre les habitations se resserre. Un immeuble. Des passants. Des voitures. Elista est là.

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Elle est annoncée par un cavalier debout dans ses étriers, malgré un cheval lancé au galop. Perché sur une petite colonne d’inspiration soviétique, la statue dorée domine la ville et observe avec condescendance notre marchroutka entrer dans la capitale kalmouke.

Les ancêtres des 105.000 habitants de la ville (soit un tiers de la population kalmouke) sont arrivés au XIIIe siècle dans cette région située dans le sud de la Russie, presque dans le Caucase — elle partage d’ailleurs une frontière avec l’instable Daguestan. Quatre tribus, venues de ce qu’on appelle aujourd’hui la Mongolie occidentale, fuient leurs ennemis à travers les steppes kazakhes. Massacres, combats, les Kalmouks sont peu nombreux lorsqu’ils fondent un khanat entre la Volga et le Don où, pendant plus de cinq siècles, ils vont préserver leur nomadisme et leurs croyances bouddhistes sur cette terre orthodoxe et musulmane.

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Jusqu’à ce que cette terre se teinte d’un rouge communiste. Les Kalmouks forment un régiment, fidèle aux Blancs, mais la guerre est perdue. Très vite, le pouvoir soviétique transforme ces nomades des steppes en prolétaires urbains. En 1941, alors que l’Allemagne nazie a déclaré la guerre à l’URSS, les troupes hitlériennes envahissent la Kalmoukie et enrôlent de force des centaines de Kalmouks comme travailleurs ou soldats.

Une première tragédie dont ils seront tenus responsables par Staline qui les accuse d’avoir “trahi” et “collaboré”. En trois jours, 100.000 Kalmouks sont parqués dans des trains à bestiaux et exilés. Nous sommes en décembre 1943. Il faudra attendre que Staline meure et près de 14 ans pour qu’ils aient le droit de revenir. Et quarante années encore pour qu’ils puissent enfin pratiquer leur religion dans une Russie libérée du joug soviétique.

(Si l’histoire des Kalmouks vous intéresse, ainsi que celle de leur diaspora en France, je vous recommande cette note de recherche de Franck Gosselin)

Je suis arrivée à Elista le lendemain de l’anniversaire de Bouddha à cause d’un avion mal calé. Jeanne et Etienne m’y attendaient depuis trois jours. Tous deux journalistes, ils ont parcouru la ville jusqu’à la connaître comme leur poche.

“On se retrouve à la Pagode des Sept jours”. Elle est là, rouge, à six étages, dominant la place principale d’Elista. Il y a encore des confettis par terre. Les enfants font tourner son rouleau où sont gravés des inscriptions tibétaines. Tourne, tourne… et accroche-toi aux poignées pour mieux voler! Aux pieds de la pagode, des joueurs d’échecs déplacent d’immenses pions sur un échiquier dessiné à même le sol. Une dizaine de personnes suit avec intérêt la partie aussi lente qu’endiablée.

A côté, des Kalmoukes profitent de la douceur du soir et bavardent sur des bancs. On se dit peut-être que la langue kalmouke n’existe plus, que les jeunes ne prient plus, que manger sous une yourte est désormais une idée de touriste.

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Quelques blocs d’immeubles soviétiques plus loin, se dresse le “Khouroul”, principal temple de Kalmoukie. Forteresse de l’ère moderne, elle déroute l’esthète en quête d’orientalisme subtil, avec ses carrés autoritaires, ses fenêtres d’or sale et d’un goût incertain avec une structure toute en colonnes staliniennes. Mais il y a aussi ce toit jaune poussin qui rebique sur les côtés, ces petits dragons en bois peint décoloré qui accueillent le visiteur, ces statues de divinités bouddhistes qui l’emmènent dans son jardin.

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Accrochés aux branches d’arbres touffus, des petits drapeaux flottent, prières multicolores. Un enfant s’approche: il tient son père par la main. Derrière lui, un vieillard joue le rôle du sénile dont la mémoire se réveille sitôt que tournent les rouleaux du Khouroul. Je l’entends bredouiller, s’emmêler les psaumes kalmoukes. Il sourit à l’enfant puis reprend sa prière, sans que jamais le petit ne le quitte des yeux.

Prochaines escales du road-trip: Lagan puis Astrakhan.

Ps: écoutez mon compagnon de voyage Etienne Bouche sur RFI, dans Accents d’Europe (à partir de 11″43)

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