A la recherche de la mer Caspienne

Dans la salle de bal, immense, le carrelage luit, éblouissant sous les lustres en faux cristal. Une serveuse trottine jusqu’à nous: il n’y a plus de tomates, vous prendrez bien à la place une salade de concombres? Et, ajoute-t-elle avant de repartir, elle s’est permise de nous commander des manti daguestanais,  le chef les cuisine à la perfection.

La salle est si vide qu’elle semble n’avoir jamais connu ni cris ni hourrah. C’est pourtant ici que la population de Lagan se marie. 1.744 habitants: assez pour assurer un mariage tous les deux ans, insuffisant pour remplir la salle un banal lundi soir.

Nous avons prolongé notre road-trip kalmouke en empruntant à nouveau une route désespérément droite: après Elista, la capitale, direction la mer Caspienne. Dans nos sacs, il y a des maillots de bain, de la crème solaire.

Nous imaginons Lagan en station balnéaire au charme légèrement décrépi, avec quelques touristes russes venus rôtir sur ses plages pour se venger de l’hiver. Mais nos amis kalmoukes d’Elista sont perplexes:

– Pourquoi voulez-vous aller à la mer? Il y a la Volga!

Lagan a deux hôtels: c’est beaucoup pour ce petit village et pourtant, ils affichent presque au complet. Dans notre établissement, des pêcheurs russes aux marcels sales paradent aisselles à l’air dans les couloirs, frappant des petits coups à chaque porte.

– Vova, demain, six heures, n’oublie pas. Le poisson n’attend pas.

Une vieille Kalmouke à l’œil inquiet demande nos passeports. La dernière fois qu’un Français est venu ici, il s’est fait embarquer, nous explique-t-elle. Elle appelle la police à plusieurs reprises, lui décrit nos passeports puis raccroche, la mine toujours effrayée.

Nous l’avons réveillée en pleine sieste et ses fins cheveux, agacés d’avoir quitté en sursaut le coussin, forment encore un nuage d’électricité autour de son front ridé. Derrière elle, dans sa chambre, une télévision grésille de mauvaises nouvelles provenant de Moscou la lointaine. Tout est lointain. La France encore plus, et sa Tour Eiffel, son Paris de parfum, s’effacent devant cette phrase qu’elle ne cesse de répéter: la dernière fois qu’un Français est venu ici, il s’est fait embarquer.

Les Français se font embarquer. Les Français se font embarquer! Pourquoi, par qui, quand, elle ne sait plus, elle ne sait pas. Mais nous comprenons qu’elle préférerait que nous ne nous ne nous attardions pas. Et surtout que nous ne nous approchions pas de la mer Caspienne, c’est “une zone interdite“. Pourquoi, comment, par qui, là encore, nous n’aurons pas plus de détails.

Dans le restaurant toujours déserté, nous mangeons nos mantis daguestanais. La serveuse avait raison, ils sont délicieux. Elle revient pour nous apporter l’addition. Elle est jolie, sympa, souriante. Elle a 27 ans. Elle n’est jamais allée à la plage, située à une vingtaine de kilomètres de son enfance. Nous ouvrons de grands yeux. Elle hausse les épaules.

Nous la remercions et sortons marcher dans la nuit de Lagan. Des embruns salés nous parviennent. La mer Caspienne est toute proche. Si jamais elle existe.

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Prochaine étape du road-trip: Astrakhan.

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